Nice, cité-refuge ?

De l’armistice de juin 1940 à l’occupation allemande en septembre 1943, la Côte d’Azur partage avec les autres régions de la zone dite libre les mêmes vicissitudes dans le domaine des créations de l’esprit, entre répression politique et éclosion de nouveaux foyers artistiques en province à la faveur de l’installation des élites intellectuelles fuyant la capitale occupée. Cependant, durant cette période les Alpes-Maritimes vont constituer un refuge de prédilection pour les écrivains et les artistes français et étrangers soit parce qu’ils fréquentaient déjà la région où qu’ils espéraient se retrouver en terre de connaissances, soit parce qu’ils entraient en France par la frontière italienne.

L’Académie de France à Rome avait quitté la villa Médicis en 1940, l’année suivante, à l’instigation de Jérôme Carcopino, elle élit domicile à Nice à la villa Paradiso. Déjà en 1933 Paul Valéry avait pensé à la capitale de la Riviera pour célébrer la culture méditerranéenne en fondant le Centre Universitaire Méditerranéen.

Dans cette atmosphère Jean Moulin ouvre la galerie Romanin.

A l’instar de Marseille et de l’activité déployée par une partie de sa bourgeoisie et par les Cahiers de sud pour accueillir, faire travailler et protéger les artistes pourchassés, Nice a t’elle connu le même destin ? Au delà des images que nous avons en tête de Nice de ces heures sombres, les persécutions politique et raciale, la population urbaine de la côte souffrant de la pénurie alimentaire, la fondation dans les arènes de Cimiez du Service d’Ordre Légionnaire, les conférences de la propagande vichyste et les galas de bienfaisance, les indices d’une vie intellectuelle et artistique vivante apparaissent. Ils émanent d’un petit nombre de personnalités et prennent la forme d’une présence attestée, parfois d’une prise d’une prise de position en public ou encore la participation à une exposition.

Certes, en premier lieu viennent à l’esprit les résidents azuréens de longue date, en tête desquels les peintres qui ont fait de la lumière et des couleurs du Midi leur source d’inspiration, Bonnard au Cannet et Matisse à l’hôtel Régina à Cimiez. Avant de partir pour Vence à la villa Le Rêve au début de 1943, Matisse connaît une période féconde durant laquelle il peint Michaella, La Robe violette, La Porte noire et La Jeune fille devant la fenêtre.
Matisse découvre Nice en 1917, il faut cependant attendre 1947 pour qu’une grande exposition de son œuvre y soit inaugurée, la galerie Romanin au cours de sa brève existence avait exposé des dessins de Matisse et de Bonnard en février 1942.

Dans ce même quartier de Cimiez, réside depuis les années trente, Roger Martin du Gard. Dans l’immédiat après-guerre, il choisit le Palais de la Méditerranée, donnant à l’arrière sur la galerie Romanin et la rue de France, pour monter sa pièce Un taciturne. Les mains sales de Jean-Paul Sartre sont aussi à l’affiche, permettant à Nice de participer à la première décentralisation théâtrale sous l’impulsion de Jeanne Laurent. La présence d’un public et d’une salle niçois ouverts au théâtre d’avant-garde au sortir de la guerre sont le fruit d’une maturation qui atteste à sa manière de la vie intellectuelle de la métropole azuréenne durant les heures sombres, cette activité apparaît comme un échos lointain de l’élan passionné en faveur de l’art dramatique qu’anime le groupe Jeune France à Lyon et à Marseille.

Depuis plusieurs décennies, le cinéma occupe une position originale dans la vie artistique niçoise par l’activité des studios de la Victorine, de Saint-Laurent-du-Var et de Saint-Roch, le repli des équipes de tournage en zone libre vient renforcer la qualité des œuvres. Ainsi, Jean Gréville, Abel Gance, Marcel L’Herbier , Julien Duvivier ou encore Jean Carné pour Les enfants du paradis viennent travailler à Nice entre 1940 et 1944. Colette Pons évoque les connaissances qu’elle fit durant son activité à la galerie Romanin parmi les acteurs et les comédiens jouant au Palais de la Méditerranée ou au studio de la Victorine.

Les intellectuels parisiens fuyant la capitale occupée viennent renforcer les milieux artistiques niçois, André Gide se retrouve ainsi sur la Côte. Le 21 mai 1941, alors qu’il doit prononcer une conférence sur le poète Henri Michaux, les responsables locaux de la Légion tentent de l’en dissuader. Il rédige une protestation à l’hôtel Ruhl entouré d’André Malraux, de Roger Martin du Gard, de Marc Allégret, de Marcel Achard et de Roger Stéphane.

Christian Harrel-Courtès, fils d’un assureur maritime marseillais, reçoit dans sa villa de La Napoule Claudel, Giraudoux, Bernanos et Jacques Maritain.

Colette Pons évoque quant à elle sa rencontre à cette époque avec Jacques et Pierre Prévert, Louis Aragon relate dans son récit Henri Matisse, roman, sa visite à l’atelier du Régina en 1942 et la présence de Lydia Delectorskaya, modèle et secrétaire de Matisse qui participa à l’accrochage de l’exposition de février 1943 à la galerie Romanin.

Au delà des cercles français, Nice reçoit la visite des artistes et des écrivains étrangers antinazis en exil. Les intellectuels juifs allemands et autrichiens après l’Anschluss qui avaient trouvé refuge en Italie passent en France à partir de 1938 lors de l’alignement du régime mussolinien sur la politique raciale du national-socialisme. L’entrée en guerre de l’Italie ne fait qu’accélérer le mouvement qui ira en s’amplifiant jusqu’à l’occupation allemande à partir de septembre 1943. Ainsi, l’architecte Konrad Wachmann, le peintre Henry Gowa, l’éditeur de l’avant-garde littéraire allemande Kurt Wolff arrivent d’Italie et trouvent un moment de répit à Nice. Les bourgades du littoral varois accueillent une importante colonie d’artistes et d’écrivains à tel point que l’un d’eux, Ludwig Marcuse surnomme dans son autobiographie Sanary-sur-mer « la capital mondiale de la littérature allemande ». Leur exil qui pour certains a débuté en 1933, se ponctue de séjours niçois, Heinrich Mann choisit Nice pour se marier le 9 septembre 1939 avec Emmy Kröger, il accorde à cette occasion une interview à l’Eclaireur de Nice. Les écrivains autrichiens Robert Neumann et Emil Alphons Reinhardt se sont établis au Lavandou, Reinhardt est arrêté en avril 1943 et emprisonné à Nice, Hyères, Menton et Marseille. Parmi les visiteurs familiers de la galerie Romanin figure l’artiste Sylvain Vigny d’origine autrichienne.
Les Anglo-saxons n’ont pas déserté la Côte d’Azur, au cabaret niçois le Cintra on continue malgré la censure de Vichy à jouer du jazz, Django Reinhardt viendra visiter la galerie.

Si Marseille se distingue par l’engagement des élites locales en faveur des artistes et des intellectuels jetés sur les routes de l’exil, à l’image du cénacle de la comtesse Pastré, et par sa prestigieuse revue littéraire, Les cahiers du sud, le cosmopolitisme et le pouvoir d’attraction de ce haut lieu de villégiature poussent certains d’entre eux à prendre le chemin de Nice. Là règne encore une répression politique moins implacable que dans d’autres régions de France, atténuée aussi à partir de novembre 1942 par l’occupation italienne et jusqu’en septembre 1943 avant que ne survienne l’occupation allemande. Elle permet l’éclosion d’une vie intellectuelle au sein de cercles étroits où se mêlent dans la solidarité les nationalités, les sensibilités politiques et les formes d’expression. En ouvrant la galerie Romanin à Nice, Jean Moulin développe son action politique de la clandestinité à l’abris de cette solidarité dans laquelle il se sent partie prenante.

Alain Bottaro.
Conservateur du patrimoine aux archives départementales
des Alpes-Martimes.

 

Références bibliographiques :

  • PANICACCI, Jean-Louis : Nice pendant la deuxième guerre mondiale, Mémoire de diplôme d’étude supérieure d’histoire, Université de Nice, 1967.
     
  • « La colonie allemande dans les Alpes-Maritimes de 1933 à 1945 », in Zone d’ombre 1933-1944, exil et internement d’Allemands et d’Autrichiens dans le sud-est de la France, publié sous la direction de Jacques Grandjonc et Thérésia Grundtner, 1990, Aix-en-Provence.
     
  • VOIGT, Klaus : « Les naufragés, l’arrivée dans les Alpes-Maritimes des réfugiés allemands et autrichiens d’Italie (septembre 1938-mai 1940) », in Zone d’ombre 1933-1944, exil et internement d’Allemands et d’Autrichiens dans le sud-est de la France, publié sous la direction de Jacques Grandjonc et Thérésia Grundtner, 1990, Aix-en-Provence.
     
  • RIOUX, Jean-Pierre : La vie culturelle sous Vichy, 1990, Paris.

 


Le Palais de la Méditerranée et le quartier de la rue de France, 10fi2683,ADAM


Présence de l’avant-garde artistique des années 30 dans les commandes édilitaires :
les bronzes d’Alfred-Auguste Janniot, élève de Bourdelle, dans les jardins Albert 1er , fonds Lucarelli, 11fi348,ADAM


Le théâtre de verdure dans les jardins Albert 1er , fonds Lucarelli, 11fi288,ADAM

L’entracte au Palais de la Méditerranée, 157J46,ADAM

La librairie allemande rue de Verdun, 165w5, ADAM

L’installation de l’Académie de France à Nice vue par un proche de l’association Jeune France in «L’écho des étudiants»,
18 octobre 1941, 616w306,ADAM

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